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AVEROUS Jean-Marc 10 janvier 2006
Résident en Algérie
9 rue de la République
42510 BALBIGNY
- Monsieur le Ministre des Affaires
Etrangères
Direction des Français à l'Etranger et des Etrangers
en France
- Service Des Français à
L'Etranger
Sous-Direction de l'Administration Consulaire et de la Protection
des Biens
244 Bd Saint-Germain
75303 PARIS 07 SP
Ref : Votre lettre n° 2804 du
16 mai 2005
Monsieur le Ministre,
En réponse aux interrogations
et aux inquiétudes exprimées par Madame CASTANET,
vous lui avez adressé la lettre ci-jointe qu'elle m'a
transmise pour tenter de déterminer le degré de
crédibilité à accorder à vos assertions.
De par ma qualité de descendant de nombreux Français
inhumés en Algérie, de par ma vie en ORANIE à
partir de 1971, de par les activités professionnelles
que j'y ai exercées, de par ma participation pendant plus
de dix ans à tous les comités consulaires et parfois
aux réunions consulaires présidées par l'Ambassadeur,
en raison enfin des responsabilités que j'ai assumées
dans le domaine associatif, je suis, avec d'autres, porteur de
la mémoire de notre communauté et acteur de son
histoire récente dans ce pays ; je me sens donc en capacité
de me prononce, à travers l'exégèse de votre
correspondance, sur les problèmes que vous avez évoqués
et sur votre manière de les aborder.
Vous indiquez : " Pendant près
de dix ans, il a été impossible d'intervenir dans
la quasi-totalité des cimetières en Algérie
"
D'emblée vous évoquez
la survenue d'événements graves pour tenter d'atténuer
ou de dégager la responsabilité de l'Etat.
L'inaction de cette période décennale, que rien
ne justifie, se surajoute à l'incurie quasi-permanente
de nos services consulaires en ce domaine.
Dès 1983, le sort de la plupart des cimetières
était déjà scellé ; ils avaient subi
l'irréparables atteintes encore aggravées pendant
le premier semestre de l'année 1989, après la révolte
du pain de la fin 1988.
Dans l'ouest algérien, les efforts consentis pour l'entretien
des sépultures émanaient principalement d'individus
:
- Monsieur BOUISSET, jusqu'en 1978
Il mettait à profit ses fonctions d'agent enquêteur
au service de l'Agence de défense des biens et intérêts
des rapatriés, qui l'obligeait à d'incessants déplacements,
pour visiter les cimetières et faire réaliser les
travaux qui s'imposaient ; une association pour la protection
et l'entretien des cimetières français ",
habillage juridique fictif, permettait d'obtenir quelques crédits
;
- Le père LANSALOT-MATRAS
- Monsieur Pierre LAGARDE dans la région de Mostaganem
- Monsieur SEGURA pour celle de Tlemcen
- Messieurs RIPPOL et MARCIANO dans la wilaya de Tiaret
- Monsieur MESTRE à Béchar
A l'opposé, inertie et passivité
ont parfaitement caractérisé l'attitude de l'administration
consulaire.
A titre d'illustration, en 1985 et 1986, le Consulat s'est déchargé
sur l'Agence Nationale pour l'Indemnisation des Français
d'Outre-mer du soin de recenser les nécropoles et les
sépultures civiles de Français, opération
préparatoire au regroupement envisagé aujourd'hui.
Entre 1985 et 1987, l'opération dignité, la seule
qui ait prévu l'utilisation de crédits conséquents,
aurait pu fournir au Consulat une occasion de se racheter ; des
carences dans la désignation des acteurs et dans le contrôle
de l'usage des crédits conduisirent à des détournements
et interdirent d'enrayer le processus de dégradation des
cimetières.
La seule réalisation à inscrire à l'actif
des services consulaires se situe entre 1968 et 1971 ; après
établissement d'un programme de regroupement de 43.000
tombes, 8.000 tombes seulement furent regroupées dans
11 columbariums : l'absence de " souffle " et de crédits
interdisait de poursuivre.
Par ailleurs, comment des cimetières
comme ceux de :
- Sidi Kada (ex Cacherou) dont une école occupe aujourd'hui
l'emplacement,
- Bou Hanifia, transformé en terrain de football par les
enfants du village ;
Oued Lili (ex-Diderot) où, en 1985, une seule tombe subsistait
à l'état de trace ;
- El Bordj ou sul subsiste le mur d'enceinte, etc
ONT-ILS PU DISPARAITRE SANS QUE LE
CONSULAT ET L'AMBASSADE AIENT ELEVE LA MOINDRE PROTESTATION ?
La révolte de ceux qui vivaient
très douloureusement ces exactions ainsi que les profanations
graves et répétées des sépultures
de leurs proches s'exprimait, dans une version expurgée,
par le biais des questions écrites au Gouvernement des
sénateurs CANTEGRIT, CROZE, de CUTTOLI, DE VILLEPIN.
Les réponses manifestaient implicitement plus de mépris
que de compassion et de volonté réelle de mettre
fin à ces situations intolérables.
Au-delà de la passivité récurrente, hautement
condamnable, il y a eu aussi parfois l'ignominie.
Dans le courant du second trimestre 1992, le consul de France
à Oran, accompagné du président local de
l'association In Memoriam, demande à rencontrer le "
maire " de cette ville (Monsieur Henni, avocat, actuellement
membre du Conseil économique et social en Algérie)
Viennent-ils légitimement se plaindre de nouvelles profanations,
destructions ou exactions constatées dans le cimetière
chrétien ou israélite d'Oran ?
NON !
Ils ont mitonné une proposition qu'ils sont impatients
de soumettre au Président de l'Assemblée populaire
Communale : la moitié sud du grand cimetière Tamashouët
d'Oran (18 ha de superficie) est en mauvais état ; nous
vous les cédons à charge pour vous d'édifier
un mur qui matérialisera les nouvelles limites de la nécropole
!!
Monsieur Henni, homme admirable, qui pourtant manque cruellement
d'espace pour mener à bien les missions de sa charge refuse.
Il m'informe de la teneur de sa réponse et du trouble
profond que cette demande a provoqué chez lui.
Vous écrivez ensuite : "
L'Algérie étant une priorité, la France
y réserve la plus grande part des crédits qu'elle
consacre aux sépultures civiles des Français dans
le monde. "
Il existe une vingtaine de pays dans
le monde où sont situés des cimetières français.
Aucun autre pays ne présente les particularités
de l'Algérie : composée jadis de départements
français peuplés d'un million d'européens
susceptibles d'être inhumés dans plus de 500 cimetières
systématiquement profanés depuis 30 ans.
Ces particularités imposaient d'y consacrer plus de moyens
et, en ce domaine, comme en d'autres, les conséquences
des choix politiques ayant conduit l'Algérie à
l'Indépendance n'ont pas été assumées.
Compte tenu de ce qui précède, les crédits
employés à la sauvegarde des 523 nécropoles
peuvent être considérés comme dérisoires.
A titre d'exemple :
- 1988 : 540.000 francs
- 1989 : 390.000 francs
- 1990 : 285.000 francs
- 1991 : 402.000 francs
Ces sommes ont varié à
la baisse pour les années suivantes.
Vous écrivez encore : "
Dans un souci de cohérence et d'efficacité, le
Président de la République a fait dresser un plan
sur cette base un état des lieux aussitôt lancé
a permis de faire un diagnostic
"
Vous tentez d'accréditer l'idée
d'un élan nouveau qui animerait nos responsables politiques
et les aurait conduits à établir récemment
un état des lieux et un diagnostic.
Vous savez qu'il n'en est rien !
L'état des lieux a été dressé de
longue date, il y a près de 20 ans, et la situation n'a
fait qu'empirer depuis.
Déjà en 1985, dans le seul ouest algérien,
65 cimetières avaient été classés
dans la catégorie : EN TRES MAUVAIS ETAT.
Pour savoir ce que recouvrent ces termes, il faut se référer
à un exemple concret, celui du cimetière d'Oran,
considéré alors comme se trouvant dans un état
moyen qui peut être traduit ainsi qu'il suit : des milliers
de sépultures profanées, partiellement ou totalement
béantes, dans des carrés pillés et dévastés
du sud, sud-ouest, centre-ouest et, après l'édification
d'immeubles à l'est du cimetière et l'écroulement
d'une partie du mur d'enceinte, dans les carrés du sud-est
et du centre-est.
Chacun pourra imaginer le spectacle
cataclysmique, cauchemardesque offert par les cimetières
en très mauvais état.
Vous poursuivez en écrivant,
à propos des regroupements : " 62 cimetières
et environ 4.000 tombes sont concernés sur les 523 cimetières
et 210.000 tombes (soit 2% des tombes) recensés dans toute
l'Algérie "
Les chiffres que vous donnez comme
embrassant la situation dans son intégralité sont
faux ; vous indiquez vous-même, un peu plus loin, que cette
liste des cimetières à regrouper est incomplète
et n'englobe pas ceux de l'ouest algérien.
Vous continuez ainsi : " Les
regroupements s'effectueront dans des conditions de respect dû
aux morts scrupuleusement observées. "
Je souhaiterais que la notion de
regroupement soit clairement définie.
A l'instar de l'Association pour la sauvegarde des cimetières
en Algérie (A.S.C.A.), censée uvrer au respect
de nos morts et comme en témoigne le document n° 1
joint en annexe, s'agit-il d'opérer dans chaque cimetière
un prélèvement symbolique, d'araser le terrain
en détruisant les ouvrages funéraires et de VEILLER
A CE QU'IL NE RESTE AUCUN OSSEMENT VISIBLE ? ", version
parfaitement partagée par une partie de l'association
In Memoriam d'Oran lors de sa réunion du mois de mars
1993, présidée part le Consul de France.
Pour mieux cerner cette notion de
regroupement, je souhaiterais être éclairé
sur les points suivants :
- Montant de l'enveloppe budgétaire prévue à
cet effet côté français et éventuellement
côté algérien ;
- Composition des équipes appelées à exécuter
cette mission ;
- Des groupements seront-ils associés à ces opérations
et, dans cette éventualité, lesquels et à
quelles fins ?
- Comment sera arrêtée la liste des entreprises
prestataires des services attendus ?
- Un calendrier des opérations sera-t-il publié
? Si, oui, dans quel organe ?
- Si la présence sur le terrain d'un représentant
de l'administration française n'est pas prévue,
de quel recours disposeraient les familles concernées
par ces opérations pour tenter d'en modifier le cours
?
- Un contrôle sur place des prestations fournies est-il
envisagé ? Par qui serait-il assuré ?
- Enfin, le nombre, par cimetière de dépouilles
mortelles ainsi transférées sera-t-il communiqué
?
Vous poursuivez en indiquant : "
Les cimetières de regroupemen,t ont été
sélectionnés sur la base de critères précis
,
garantie de gardiennage et de surveillance
"
Ou vous ne connaissez rien à
la réalité algérienne et au problème
que vous êtes censé devoir résoudre ou bien,
à l'instar de bien des agents des affaires étrangères,
vous nourrissez le plus grand mépris à l'égard
de la communauté pied-noir.
Dans l'un et l'autre cas, votre attitude est indigne.
La garantie de gardiennage et de surveillance est purement illusoire.
Reprenons l'exemple du cimetière d'Oran. Dans le courant
des jours, ce cimetière n'est " gardé "
que par une personne et par deux personnes les jours fastes.
La loge du gardien se situe au nord, point à partir duquel
il lui est impossible de surveiller une nécropole qui
couvre dix huit hectares et dont le mur de clôture, facilement
escaladé, est détruit par endroits. Faut-il ajouter
que le gardien est dépourvu de moyens de locomotion et
qu'à l'approche du soir, il s'interdit de quitter sa loge
? Voleurs et profanateurs se livrent alors librement à
leurs basses uvres.
Le jour n'interrompt pas toujours leur besogne : plusieurs compatriotes
ont demandé et obtenu l'intervention de la police pour
tenter de mettre fin aux agissements diurnes de petits groupes
d'adolescents armés de barres à mine.
Ces garanties étant illusoires, il n'y aura pas, comme
vous le pensiez à tort, de réconfort pour les familles
concernées dont vous disiez qu'elles n'ont " que
de rares occasions de se rendre en Algérie et qui devraient
ainsi être rassurées ", comme si, se rendre
en Algérie, pour des dizaines de milliers de pieds-noirs,
était affaire de choix, de goût, de caprice : par
dizaine de milliers, ils ont renoncé définitivement
à se rendre en Algérie.
A vous lire, j'ai le sentiment que
vous n'avez jamais connu le poids écrasant de l'histoire
ni celui des drames incommensurables.
Pour dire vrai, je ne crois pas un instant à votre volonté
de parvenir à une situation satisfaisante : je perçois
une tentative lamentable d'effacer à bon compte et l'intolérable
et la preuve évidente d'une incurie coupable qui a plongé
la plupart de nos cimetières en Algérie dans le
chaos et la déréliction la plus totale.
Ne voyez-vous pas que les dimensions du problème requièrent
d'autres solutions et la mise en uvre de moyens exceptionnels
seuls aptes à y conduire ?
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de
ma considération distinguée.
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